Dossier : Serge Brussolo / Un écrivain au fil du temps

Auteur de plus d’une centaine de romans, vieux routard de la littérature interlope à l’imagination démoniaque, Serge Brussolo occupe une place très particulière dans le champ littéraire français. Si vous avez peut-être lu sa série de littérature jeunesse, Peggy Sue, avez-vous déjà regardé sa production antérieure ? Brussolo est-il un écrivain prolixe ou prolifique ? 

Son œuvre décapante compte plus d’une centaine de titres. Un rapide coup d’œil à sa production littéraire suffit à faire éclater la traditionnelle classification en genre : fiction historique, thriller d’anticipation, space opera,  policier, roman d’horreur, littérature jeunesse…il est difficile de trouver une catégorie marginale, un sous-genre obscur, que Brussolo n’aurait pas exploré. D’aucuns diront que le seul exercice auquel il ne se soit pas plié est celui de la littérature. Pourtant, si l’on observe de plus près sa production , on pourrait remarquer qu’elle se structure toujours autour des mêmes obsessions. C’est donc à travers elles que je compte vous faire (re)découvrir l’univers fort peu recommandable de Brussolo.

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L’amour de la marge

Si on ne devait retenir qu’une seule caractéristique des innombrables romans de Brussolo, ce serait une fascination pour l’étrange et le pathologique. Quel que soit le genre dans lequel il officie, le personnage central sera systématiquement frappé d’anathème et mis à l’index de la société. Parfois, ce choix de la bordure contre la norme est volontaire, voire même déterminant. Cependant, dans certains cas, c’est une posture forcée. Pour prendre un exemple extrême, l’un des avatars du héros chez Brussolo est Conan Lord, un aviateur défiguré contraint à cambrioler pour subvenir à ses besoins.

Pour autant, si on devait définir une topique du personnage, on pourrait proposer la figure suivante : David Sarella, jeune thésard en histoire travaillant sur un sujet oublié, bien souvent forcé à accepter un emploi pour gagner un peu d’argent, généralement une tâche monotone et propice à l’exclusion sociale. A cela, il faut ajouter des relations conflictuelles avec son entourage, des histoires d’amours inachevées, une tendance naturelle à la paranoïa doublée d’un courage hors-norme et d’un don pour la rêverie.  Or dans bien des récits de Brussolo, c’est justement cet attrait pour l’imagination qui entraîne peu à peu le personnage au bord de la société. De façon schématique, une imagination débridée est le premier pas vers la folie dans les romans de Brussolo.

Par ailleurs, la marge ne se manifeste pas uniquement à travers le milieu socio-culturel du personnage brussolien  mais se rapporte également dans les cercles dans lesquels évolue le personnage.  En somme, le héros marginalisé fréquente des groupes eux-mêmes marginalisés. De cette façon, les tentatives de socialisation du personnage le font pénétrer dans d’inquiétants microcosmes. Ces sociétés en vase clos permettent à Brussolo d’étudier les rapports de domination entre individus ainsi que de désigner les symboles de pouvoir. Bien souvent, ces micro-sociétés sont religieuses, s’apparentant parfois à des sectes mais il peut également s’agir d’un lieu confiné ne pouvant interagir avec le monde extérieur.  Il ne faut pas pour autant se méprendre : les analyses de Brussolo sur ces groupes restreints détachés de la société ne peuvent en aucun cas prétendre à une quelconque pertinence sociologique, l’intérêt de ses ouvrages est ailleurs.

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L’esthétique du Grand-Guignol

Si la marge est le thème récurrent par excellence des romans de Brussolo, le Grand-Guignol est la principale composante stylistique de ses romans.  Les détails macabres parsèment ses romans de manière si intensive qu’on peut soupçonner l’auteur d’en faire un usage parodique. Le ton volontairement cynique, parfois même badin, contraste avec l’extrême violence des situations et provoque un effet comique, proche de l’humour noir. L’une des meilleures illustrations de ce principe serait la première phrase de La Fille de la nuit :

« Certaines personnes ont un trou de mémoire…un trou dans leur emploi du temps…elle, elle avait tout cela à la fois puisqu’elle avait un trou dans la tête. »

Par ailleurs, l’un de ses romans, Les écorcheurs, fait directement référence au théâtre du  Grand-Guignol et, dans un renversement grotesque, les acteurs de ce théâtre ont réellement étripé, mutilé et torturé des gens sur scène en faisant passer ces crimes pour une représentation particulièrement réaliste. Il semblerait que la multiplication de situations mortifères et d’intrigues sanglantes soient un prétexte sur lequel se greffe l’imagination délirante de Brussolo. Par exemple, voici le motif récurrent de L’enfer, c’est à quel étage ? roman dont le titre nous aiguillonne déjà sur la piste de la surenchèr.

Traditionnellement, l’appât du gain justifie toutes les exactions des personnages de Brussolo et leur permet toutes les excentricités. Notez également la situation particulièrement grotesque dans laquelle se retrouve l’héroïne de L’homme sur la banquise .

Le folklore traditionnel et certaines mythologies orientales servent de point d’appui à Brussolo pour déployer les ressorts de son imagination. Les artefacts perdus, les histoires racontées au coin du feu et les croyances ancestrales de population reculées sont souvent exploitées afin d’en faire ressortir la part la plus sombre et la plus violente. Les mythes apportent un semblant d’authenticité au récit, un pseudo contexte historique qui tend à amplifier l’horreur du récit. Par exemple, si Brussolo développe une intrigue se déroulant dans l’Antiquité, elle prendra nécessairement place sous le règne d’un empereur romain décadent torturant les chrétiens. De même, le Moyen-Âge est systématiquement décrit comme une ère obscurantiste où les superstitions se mêlent au christianisme dans un syncrétisme douteux. Evidemment, autant dire que ses romans n’ont pas la moindre valeur historique et perpétuent sans cesse des clichés. Mais la fin justifie les moyens. Brussolo n’est pas historien, il est romancier et cherche à susciter la terreur et la pitié en utilisant tous les artifices imaginables.

Pour clore ces réflexions éparses sur l’usage immodéré du gore, on pourrait justifier son emploi de plusieurs manières. Tout d’abord parce que c’est un moyen très efficace pour retenir l’attention du lecteur. Rien de telle qu’une mutilation du héros pour le mettre en éveil et le faire tourner les pages de manière fébrile. L’abondance d’hémoglobine peut aussi être envisagée comme un ressort du comique, ce qui ferait basculer certains des romans les plus macabres de Brussolo dans la parodie. Ici, je pense notamment à la série en deux volumes des Croix de Sang où nous suivons les aventures malheureuses d’un infirmier de guerre sur une planète lointaine et dangereuse.  Cependant, lorsque l’horreur est distillée de manière plus subtile, ce qui est le cas dans la majorité des romans de Brussolo, elle provoque un sentiment d’angoisse, parfois redoutablement efficace.

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L’inquiétante étrangeté

L’esthétique macabre de ses récits permet de créer un climat délétère dans lequel le personnage principal doit se frayer un chemin. Tous les moyens sont bons pour susciter la terreur. L’inquiétante étrangeté qui se dégage de son univers romanesque se traduit par une défiguration du quotidien. Par exemple, l’action de Ceux qui dorment en ces murs se déroule dans un Brésil fantasmé, faisant écho à une vision grossière de l’Amérique du Sud. Les rapports de domination semblent bien exploités mais l’intrigue bascule assez rapidement dans un capharnaüm d’images grotesques. De même, pour prendre un roman plus réussi, Les chiens de minuit nous plonge au cœur de la jungle urbaine et met en lumière la dangerosité du sentiment d’appartenance à un gang. Or cette situation n’est pas sans rappeler certaines tensions sociales inhérentes aux grandes villes. Voir dans les romans de Brussolo une dégradation soudaine d’un univers familier provoque un sentiment de malaise, qui peut se prolonger jusqu’à l’angoisse, cette sensation diffuse d’étranglement.

Pour accréditer davantage cette présence d’une inquiétante étrangeté, on peut remarquer que les romans historiques de Brussolo comportent très souvent des notes à l’intention du lecteur signalant l’authenticité de certaines anecdotes du récit. Ce paratexte contribue à forger un effet de réel qui tend à bousculer la sérénité du lecteur. Ce principe est parfois renforcé par l’avertissement de l’auteur qui semble se prémunir d’éventuelles ressemblances avec le réel, tout en adoptant un ton goguenard et malicieux.

Par ailleurs, les héros de Brussolo ne méritent jamais ce qualificatif. Ils sont souvent entraînés malgré eux dans un conflit qui les dépassent. Ils sont passifs face à l’évènement et réagissent toujours de manière très humaine – trop humaine. Comme n’importe lequel d’entre nous en situation de crise, ils sont terrifiés et semblent souvent dépassés par ce qui arrive. Évidemment, il est difficile de généraliser sur plus d’une centaine de livres, et Peggy Meetchum se comporte véritablement en héroïne, mais cette caractéristique renforce cette impression de vulnérabilité du personnage principal. Les romans de Serge Brussolo sont un miroir déformant de notre propre quotidien. Par anamorphose, ils nous font basculer dans un univers violent et dégradé, qui n’est pourtant pas si étranger du nôtre. Dans le monde romanesque de Serge Brussolo, tout peut arriver et personne n’est en sécurité, pas même le personnage que vous suivez depuis 300 pages.

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Répétition ou réécriture ?

Si tout peut arriver dans un roman de Brussolo, il faut tout de même reconnaître que certains scénarios sont plus prévisibles que d’autres. L’imagination de Brussolo est certes délirante, elle n’est pas sans limite. Lorsqu’on écrit plus d’une centaine de livres, il est évident que les mêmes ficelles se répètent encore et encore. Certaines facilités oscillent entre le clin d’œil un peu lourd et la redite grossière. Pour s’en rendre compte, il suffit de regarder l’emploi des noms propres chez Brussolo. Pas moins d’une trentaine de ses héros se nomment David Sarella et partagent les mêmes caractéristiques alors même qu’ils ne sont pas identiques. Lorsque Brussolo veut évoquer un lieu mystérieux, il portera toujours le nom d’Almoha, et c’est une constante qui dure depuis son premier roman. Que ce soit une île battue par les flots, une oasis perdue, un monde inconnu, le nom reste le même. En revanche, si c’est une ville coloniale perdue dans l’Amazone, elle aura pour toponyme San-Carmino. De même, l’héroïne a fréquemment Peggy pour prénom, et son nom hésite entre Meetchum ou Sue. Même les personnages secondaires ne sont pas épargnés par ce fléau patronymique et Candarec joue souvent le même rôle. Pis encore, c’est parfois les intrigues qui se font directement échos. Pour reprendre un exemple bien connu, toute sa série jeunesse Peggy Sue n’est qu’une version édulcorée de ses romans pour adultes. De même, Brussolo glisse dans ses romans de nombreuses allusions à ses œuvres antérieures, que ce soit à travers des personnages récurrents ou des figures mythiques de ses romans, comme le mystérieux Docteur Squelette.

Pourtant, cette répétition permanente de certains motifs permet d’instaurer un rapport de familiarité inédit avec son lecteur. Une sorte de jeu se met en place et l’on se surprend à jouer au chat et à la souris avec l’auteur. Il ne s’agit plus de se laisser surprendre par une intrigue convenue mais de déchiffrer la mécanique du livre avant son dénouement. A ce titre, quelques ouvrages sont fascinants puisqu’ils tiennent plus du collage et à la juxtaposition de thèmes brussoliens plutôt qu’à une création originale. Le lecteur se fait donc enquêteur en reconstituant l’histoire à partir d’indices textuels.

L’univers de Serge Brussolo est foisonnant, insolite, avec parfois des idées incongrues et étranges, mais c’est ce qui fait le charme de l’auteur. D’un roman à l’autre, certaines de ses idées sont abordées de manière différente.

Qu’il s’agisse de récupérer un trésor dans une pyramide truffée de pièges et de faux-semblant, qui plus est enfouie dans les sables mouvants ; de percer à jour le secret d’un chevalier qui ne quitte jamais son armure sans céder aux superstitions locales ; de déjouer le mystère d’un faux pèlerinage et de puissances « démoniaques »… Brussolo ne lâche jamais son lecteur qu’il tient en haleine d’un bout à l’autre. « Pèlerins des ténèbres », « Le labyrinthe de Pharaon », « La Captive de l’hiver » : autant de titres qui semblent avoir été écrits pour des insomniaques chroniques.

Impossible ici d’évoquer chacun des fleurons d’une production pléthorique, dans laquelle la qualité est toujours au rendez-vous. Il existe cependant des Brussolo « mineurs », des Brusssolo paresseux, dans lesquels l’intrigue se déroule sans accrocs, sans surprises. Mais même ceux-là témoignent d’un tel savoir-faire qu’ils dépassent de plusieurs coudées la plupart des thrillers basiques : on y décèle malgré tout la griffe inimitable du maître.

Les thrillers de Brussolo, qu’ils fussent historiques ou contemporains, peuvent selon moi, se diviser en deux catégories : ceux dont l’intrigue rebondit pratiquement à chaque page (« Le labyrinthe de pharaon », « La main froide », « La fille de la nuit » par exemple) et ceux où l’atmosphère prévaut. Souvent oppressante, anxiogène. Si l’action finit quand même par avoir le dernier mot, les réflexions et hypothèses des héros et des héroïnes, leurs découvertes progressives y sont prédominantes. Là, Brussolo peut donner totalement libre cours à son imaginaire débridé. C’est le cas de « Armés et dangereux », « Le murmure des loups »  « Dortoir interdit ».Des romans fascinants à plus d’un titre, qui suscitent chez leurs lecteurs une irrémédiable addiction.

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