Dix Pour Cent, c’est fini

Cinq ans après son lancement et alors qu’elle rend les armes, on aurait tendance à oublier que Dix Pour Cent représentait un vrai risque pour France 2 qui aurait pu atrocement se planter, à une époque où les paris audacieux étaient encore plus rares qu’aujourd’hui à la télévision française. Et ce n’est pas un hasard s’il a fallu plus de 7 ans aux producteurs pour monter le projet auquel peu croyait. C’est d’ailleurs tout naturellement pour Canal+, autrefois la chaîne du cinéma, qu’elle a été développée à l’origine. Mais ses responsables voulaient une série plus cynique et Platane d’Eric Judor lui a finalement été préférée. Dix Pour Cent se voulait piquante mais toujours bienveillante envers le milieu du cinéma et ceux qui le font; elle n’a jamais été là pour dénoncer mais gentiment moquer et pointer du doigt ses paradoxes et ses extravagances. 

Dix pour cent / Saison 2 bientôt sur France 2

Dix Pour Cent, puisqu’il convient maintenant d’en parler au passé, c’était une série moderne et chorale  centrée sur une dizaine de personnages principaux, une rareté chez nous, mais aussi et avant tout une dramédie, un genre difficile à manier, très anglo-saxon à la télé, plus cinématograhique en France, mais qui a toujours eu du mal à percer dans la petite lucarne hexagonale. On se souvient surtout de Clara Sheller, dix ans plus tôt, une petite révolution qui n’avait pas été suivie d’effet. Son créateur, Nicolas Mercier, était d’ailleurs à l’origine de Dix Pour Cent avant de finalement quitter le navire… et d’y revenir. Il a en effet co-écrit le final ! Mais Dix Pour Cent c’était aussi une voix, celle de sa showrunneuse lors des trois premières saisons : Fanny Herrero, entourée essentiellement de jeunes auteurs qui ne pouvaient pas aller à meilleure école.

Le succès de la série ne s’est pas fait attendre : il a été instantané, autant public que critique, et il a même été grandissant au fur et à mesure des saisons, à la fois grâce au bouche à oreille mais aussi grâce à Netflix, qui a herbergé les premières saisons tout de suite après leur diffusion sur France 2, offrant à Dix Pour Cent non seulement une visibilité plus grande auprès d’un public jeune qui n’était pas forcément devant son poste de télé, mais aussi auprès du public international où elle est disponible partout dans le monde. Beaucoup de stars américaines s’en disent fans ! Pour cette saison 4, France 2 a beaucoup misé sur sa plateforme numérique France.TV afin de ramener ce public Netflix vers chez elle, là encore avec succès semble-t-il. 

Dix pour cent (saison 3) : l'agence tout rixe

i Dix Pour Cent n’a rien inventé dans son format, elle l’a admirablement bien transposé à la France et à son univers si singulier. Chaque épisode est centré sur un cas -en l’occurrence une guest-star et ses petits problèmes- mêlé à des intrigues feuilletonnantes, qui permettent de faire évoluer les personnages et de créer un attachement avec le téléspectateur. Dix Pour Cent s’inspire ainsi du genre de soap de prime-time pour articuler ses thématiques et construire ses rebondissements, au coeur d’une arène inédite, celle des agents de stars, un métier méconnu mais passionnant, où les protagonistes doivent tour à tour s’improviser psy, nounous ou chasseurs de têtes.

On peut finalement comparer son approche aux grandes séries de Shonda Rhimes comme Grey’s Anatomy ou Scandal qui se servent d’un milieu professionnel pour raconter des peines de coeur et aborder des sujets sociétaux; on pense aussi dans le ton à Desperate Housewives, avec sa mécanique bien huilée qui même au plus bas de sa créativité réussissait encore à nous enchanter grâce son efficacité. Plusieurs adaptations étrangères de Dix Pour Cent ont ou vont voir le jour, preuve qu’elle a un format attractif bien au-delà de nos frontières. C’est plus compliqué aux Etats-Unis en revanche, où le métier d’agent s’inscrit dans une industrie hollywoodienne avec des agences géantes, très loin de « l’artisanale » ASK. 

L’autre grande force de la série résidait dans l’écriture de ses dialogues, toujours très percutants, drôles, plein d’esprit, à l’image de ceux des films des années 50, 60 et 70, où le métier de dialoguiste existait encore. La comédienne Camille Chamoux, venue du one woman show, a par exemple participé à l’écriture des dialogues. On peut ainsi extraire quelques phrases cultes sans problème, certaines sont même devenues des GIF, forcément ! 

Quant à l’attachement sus-cité, c’est indéniablement ce qui a rendu la série si populaire. Elle avait ses stars pour créer l’événement en saison 1, mais dès la saison 2, les vraies stars de la série étaient celles qu’elle avait créées :  Andrea, Gabriel, Arlette, Hervé, Noémie et les autres. La magie du casting, leur alchimie, leur singularité aussi, ont fini de sceller le destin de Dix Pour Cent et leur ont au passage offert une belle carrière. Camille Cottin est partout au cinéma (et même dans la série américaine Killing Eve !), Nicolas Maury vient de sortir son premier film en tant que réalisateur (Garçon Chiffon), Laure Calamy vient de cartonner avec Antoinette dans les Cévennes qui a dépassé les 700 000 entrées en salles, Stefi Celma est de plus en plus présente à l’écran… Ironique, mais pas anodin, quand on sait combien il est difficile pour les acteurs estampillés télé de percer au cinéma habituellement !

Après la saison 1, les possibilités semblaient infinies pour la série, que l’on imaginait très bien durer 5, 6, 7 ans de plus. Si bien que quand on a appris il y a quelques mois que la saison 4 serait certainement la dernière -ce qui a été confirmé par la suite- une grande sensation de gâchis venait nous envahir. Pourquoi s’arrêter si tôt ? Partir avant de lasser, d’accord, mais au bout de seulement 4 saisons quand d’autres séries, majoritairement anglo-saxonnes, parviennent parfois à en atteindre 7,8,10 avec beaucoup plus d’épisodes par saison ? 

C’est là que toute la complexité pour produire et écrire une telle série entre en jeu, surtout quand on souhaite qu’elle revienne, comme il se doit, à un rythme régulier à l’antenne. Au-delà du budget, qui devait être conséquent, c’était une grosse machine qui dépendait beaucoup des guests et de leurs disponibilités. Comme nous l’avait expliqué Fanny Herrero, les débuts ont été chaotiques de ce point de vue et remplis de déconvenus : « On a été un peu naïfs en saison 1, où l’on avait écrit des partitions pour des stars bille en tête. Puis on a été confrontés à des difficultés, des refus (…) on se retrouvait du coup avec des textes très aboutis pour quelqu’un qui ne voulait pas le faire. C’était épuisant pour les scénaristes de détricoter ce qui avait été fait. » 

Si les stars étaient plus souvent partantes pour participer par la suite, encore fallait-il leur trouver LA bonne histoire, qui ne serait pas redondante et qui ne les peignerait pas non plus sous un jour trop sombre ou trop négatif. Pas une mince affaire, un casse-tête, qui a eu raison de Fanny Herrero et qui s’est traduit par quelques ratés. Sans compter les coulisses mouvementées avec les réalisateurs qui n’ont pas accepté, comme c’est souvent le cas à la télé, d’être « au service » du showrunner et plutôt dans un rôle d’exécutant. Les Inrocks révélait récemment dans un article les « dissensions artistiques, querelles de pouvoir et castings impossibles » qui avaient eu raison de la série, sans compter un parfum de mysoginie qui aurait beaucoup pesé sur Fanny Herrero selon ses propres dires. Par ailleurs, économiquement, le pari était de plus en plus compliqué à tenir avec une économie de service public. D’où sans doute un placement de produit qui prenait de plus en plus de place à l’écran, quitte à irriter quelques internautres sur les réseaux sociaux.

Au bout du compte, ce qu’on pourrait reprocher, d’un point de vue critique, à Dix Pour Cent c’est de n’avoir pas cherché ou réussi à sortir de sa zone de confort, de n’avoir pas osé aller plus loin et frapper plus fort sur un certain nombre de sujets. Celui de la drogue, par exemple, pourtant très présent dans le milieu du cinéma, a toujours été soigneusement évité. On aurait pu également s’attendre à ce que la saison 4 aborde frontalement #MeToo mais elle ne l’a pas fait, considérant sans doute que l’épisode de Béatrice Dalle ou le discours engagé de Juliette Binoche dans les saisons précédentes suffisaient. 

Son aspect sociétal s’est finalement limité à l’homo-parentalité, ce qui représentait déjà une belle avancée, certes, mais on aurait pu espérer qu’elle poursuive sur sa lancée, plutôt que de s’arrêter là. Au fond, l’équipe a choisi de ne jamais trahir sa promesse de départ, qui était de proposer un divertissement feel good de qualité. Le Dix Pour Cent plus noir et plus méchant n’a jamais vraiment existé. Enfin, on aurait adoré que certaines stars soient un peu plus bousculées. Mais les Français en sont-ils capables ? Si bien que la série s’arrête au bon moment, alors qu’elle n’avait plus grand chose de neuf à dire, ou plus la même énergie pour le faire. 

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Lorsque Dix Pour Cent est arrivée à l’antenne de France 2, l’espoir était aussi qu’elle lance une vague de nouvelles productions plus ambitieuses, plus pointues mais grand public malgré tout, qui sortiraient des sentiers battus et nous entraîneraient dans d’autres univers. Mais en choisissant de se séparer de la directrice de la fiction de l’époque, Fanny Rondeau, et en se recentrant sur les polars, encore et toujours, France Télévisions n’a fait preuve d’audace que très rarement depuis. On pourrait citer Chefs, un thriller dans le monde de la cuisine, Philharmonia, un soap autour d’une femme chef d’orchestre, ou plus récemment Une Belle Histoire, une chronique sur un groupe de trentenaires. Et quelques tentatives plus maladroites comme Ben ou On va s’aimer un peu, beaucoup, qui n’ont pas rencontré leur public.

L’originalité est désormais circonscrite à la plateforme numérique du groupe, France.TV/Slash, surtout destinée à un public jeune avec des séries comme Skam, Stalk, Mental ou Derby Girl. Plus modernes dans l’écriture et le propos, plus inclusives aussi, elles révélent des talents, autant devant et derrière la caméra, qui sont peut-être le futur de France Télévisions, si la place qui leur est accordée venait à prendre de l’ampleur. Celle qui se rapproche le plus de Dix Pour Cent est peut-être Parlement, une comédie attachante et piquante qui raconte le monde politique différemment à travers le parcours de jeunes assistants parlementaires. Sur France 2, ce sont surtout les séries historiques (De Gaulle, Diane de Poitiers…) et celles tournant autour de l’éducation (La faute à Rousseau, 30 Vies…) qui tenteront de se faire une place dans le coeur des téléspectateurs dans les mois qui viennent, à côté des polars. Un nouveau Dix Pour Cent ? Pas à l’ordre du jour, visiblement.

En 4 saisons “Dix pour cent” a su se hisser au rang des séries françaises  dont tout le monde parle

3 réflexions sur “Dix Pour Cent, c’est fini

  1. Bravo pour cet article très complet sur cette série que j’ai suivie de bout en bout. C’est d’ailleurs une très belle idée que de ne pas vouloir jouer les prolongations, la fin à été soignée avec encore quelques épisodes d’anthologie (celui avec Sandrine Kiberlain).
    Et puis la porte n’est pas fermée sur une éventuelle suite longtemps après, histoire de les retrouver dans des contextes très différents.

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  2. Je suis du même avis que toi quatre saisons c’est parfait ca laisse largement de quoi ce mettre sous la dent. Mais j’ai peur que ce ne soit qu’une parenthèse enchantée dans le paysage audiovisuel français

    Aimé par 1 personne

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