Cheyenne et Lola (OCS) : un western féminin entre Fargo et Breaking Bad

Dans un procédé désormais rodé pour toute série, Cheyenne & Lola débute sur une scène pré-générique (dite cold open) qui nous montre les deux protagonistes en sous-vêtement nettoyant une scène de crime. On ne sait ni qui elles sont, ni comment elles en sont arrivées là, mais quand l’une des deux apprend qu’un certain Yannick les rémunère seulement 50€ pour leur tâche, elle s’insurge “Pourquoi les hommes sont toujours radins avec nous ?”. S’il serait excessif d’affirmer que cette scène résume à elle seule toute la série, en bonne figure de style d’introduction pour un article comme celui-ci, elle propose déjà un bon aperçu de ce que la série veut nous racontera à travers son duo de personnages piqués au vif. Et puis, il est vrai que 50 balles pour nettoyer la basse besogne de la pègre du coin, c’est pas cher payé.

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Cheyenne est femme de ménage dans les ferrys qui font le transit entre la France et l’Angleterre. On la rencontre alors qu’elle veut partir au Brésil pour ouvrir un salon de tatouage, afin de fuir son ex-mari, un gangster qui reste accroché à elle malgré son incarcération. C’est par elle qu’on découvre petit à petit l’univers de la série : le Grand Nord, pas l’Américain, mais le Français, celui qui fait peut-être moins rêver et que Cheyenne veut absolument quitter. On s’immerge dans ces décors, à la fois mornes et chaleureux, dans cette ambiance proche du néo-western (la série dans les Hauts-de-France mais aussi à Cherbourg en Normandie). C’est dans ce contexte que Cheyenne rencontre Lola, bimbo de 27 ans complice d’une escroquerie pyramidale, bien plus attachée à ses statistiques Instagram qu’au respect de son prochain. Quand un meurtre va les forcer à travailler ensemble, le contraste entre les deux va donner lieu à des situations tantôt dramatiques, tantôt franchement comiques.
Car si Cheyenne est la force tranquille, une débrouillarde à qui tout le monde se fie, Lola est comme un poisson hors de l’eau, usant de ses charmes dans une ville qu’elle ne connait peu. Les deux actrices, Veerle Baetens (révélée dans Alabama Monroe) et Charlotte Le Bon, portent la série : très différentes, elles vont devoir se faire une place dans un milieu dominé par les hommes. Et notamment Yannick, le caïd du coin à la tête de tout le trafic de la région, qu’il soit de drogue ou d’humains. La série embrasse sa dimension policière et sociétale quand un trafic de migrant va redistribuer les cartes avec au coeur, Cheyenne & Lola. Au fil des épisodes, on nous présente toute une galaxie de personnages, qui auront chacun un lien entre eux, formant un maillage permettant à la fois de faire avancer l’intrigue, mais aussi d’en découvrir un peu plus sur cet univers si particulier.

On pense notamment à Babette, tenancière charismatique du “Bar des Amis” et dans l’ombre de son mari Yannick pour qui elle gère cependant les comptes. Un personnage énigmatique qui prendra de l’importance au fur et à mesure de la saison. Dans les seconds rôles, on se réjouit de la présence d’Alban Lenoir, bien connu des fans de Kaamelott et Hero Corp, en flic entre deux camps, ou encore Lubna Azaba, l’actrice du film Incendies de Denis Villeneuve joue ici l’avocate véreuse, mais pas trop, elle qu’on avait vu récemment dans des séries d’espionnage sur la BBC comme The Honourable Woman ou encore The Little Drummer Girl. Le casting sert cette galerie de personnages aux caractères bien marqués, on s’y attache peu importe la durée de leurs apparitions à l’écran, car ils n’ont aucune qualité de faire valoir et ont chacun leur importance.On apprend à connaitre tout cet entourage atypique (les voisins de Cheyenne, sa soeur extravagante, ses collègues) tout en comprenant un peu plus leur importance dans l’histoire et ses grandes thématiques. Cheyenne et Lola veulent toutes les deux s’échapper d’un certain emprisonnement moral, qu’il soit symbolisé par leur passé ou leurs choix regrettables. Malgré le contraste manifeste de leurs deux personnalités, elles vont apprendre à se connaitre et à travailler ensemble. La série dépasse la ficelle narrative d’une curieuse amitié entre deux contraires pour développer une relation qui permet aux deux personnages de se dévoiler au fil des épisodes dans un vrai jeu de sentiments. Lola, qui nous offre franchement les moments les plus drôles de la série, va prendre peu à peu de l’épaisseur dramatique, au-delà de la superficialité qu’elle ne cesse de projeter. Ce sont de vrais personnages de séries qu’on aime voir changer face à l’adversité, dont les conflits avec les autres et leur environnement ont l’effet de catalyseurs sur leurs personnalités et leur vision du monde.



Mais Cheyenne & Lola ne serait pas ce qu’elle est sans tout le travail de réalisation de Eshref Reybrouck et de son directeur de la photographie, Frederic Van Zandycke. On est sur chaque épisode scotché par certaines images, faisant la part belle aux arrière-plans urbains et industriels. On apprécie les nombreux jeux sur la profondeur, mais aussi les proportions, les personnages étant souvent écrasés par les proportions gargantuesques des bateaux qui passent par là. Il y a un vrai travail sur la couleur, une tonalité presque minérale qui renforce le côté western et organique de la série. En plus d’être très agréable à regarder, cette réalisation sert cette ambiance si particulière avec notamment une ambiance sonore et une musique qui nous rappellent tantôt Rectify, tantôt la partition désormais culte du jeu vidéo The Last of Us, pourtant dans un tout autre registre.Tous les éléments de la série, qu’ils soient narratifs ou esthétiques, s’imbriquent pour former un ensemble cohérent au service avant tout de ses personnages. En ça, Cheyenne et Lola est bien plus qu’un Thelma et Louise à la française et lorgne du côté de Fargo, une série qui a d’ailleurs été l’inspiration majeure de Veerle Baetens pour le personnage de Cheyenne comme elle l’évoque dans les lignes de France Info. La créatrice, Virginie Brac, parle d’elle d’un véritable “Breaking Bad dans les hauts de France” dans les lignes de 20 Minutes : la série a été un modèle dramaturgique pour la scénariste. Des comparaisons qui sont loin d’être excessives tant Cheyenne et Lola, par ses inspirations, mêlent des sensibilités flamandes, françaises et anglo-saxonnes dans une véritable série internationale.Cheyenne et Lola est diffusée sur OCS Max tous les mardis et disponible en intégralité à la demande.

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