Lëd de Caryl Férey, larmes de glace pour pays meurtri

La neige se tâchera de sang

Caryl Férey est un peu le maître dans un genre qu’ils sont peu nombreux à pratiquer, l’ethno-thriller, un sous-genre qui consiste à situer son intrigue dans un pays étranger afin d’en brosser un sombre portrait. Lëd son dernier roman n’échappe pas à la réputation d’inlassable portraitiste vagabond que s’est construit son auteur.

Et des portraits ce n’est décidément pas ce qui manque dans ce polar sibérien. Des portraits d’hommes et de femmes qui vivent au jour le jour sous un ciel de glace pollué qui les tuent à petit feu. Norilsk, la ville qui sera le théâtre des événements tragiques conté par l’auteur, est en effet réputé pour être la ville la plus polluée de Sibérie, si ce n’est de la Russie en général. En cause une activité minière et industrielle intense dont les effluves encrassent les poumons de ses habitants. Le constat dressé par l’auteur au début du roman fait froid dans le dos, l’espérance de vie est en dessous des standards russes, déjà pas très reluisant, l’alcoolisme fait des ravages et l’écologie est bien évidemment le cadet des soucis des industriels qui ne pensent qu’au profit.

Une terre d’enchantement donc dans lequel survivent tant bien que mal des personnages attachants, le cœur alourdi par leurs conditions de vie mais un sourire toujours collé aux lèvres, le sourire des compagnons de galères qui se savent condamnés à endurer les mêmes souffrances. Chacun d’eux sera l’occasion pour l’auteur de se focaliser sur un aspect de la société russe et ses travers. Que ce soit Ada, ou plutôt Dasha comme elle tient à ce qu’on l’appelle, et sa quête de ses origines ou le martyr Shakir, dont les souvenirs de vétéran des campagnes d’Afghanistan marquent au fer rouge ou encore le couple maudit Gleb et Nikita, obligé de se cacher pour vivre leur amour dans l’un des pays les plus homophobes au monde. Chacun de ces personnages est le reflet d’une Russie malade de ces contradictions où l’individu compte moins que la fierté d’une nation, où le travail acharné des ouvriers ne sert qu’à enrichir quelques oligarques repus de roubles.

Il est toutefois regrettable que ces portraits à forte teneur en empathie ne soient pas au service d’une enquête plus rythmée. Ce cher Boris, le flic trop intègre pour son propre bien, tente, tant bien que mal, de démêler les fils de drame qui frappe Norilsk mais son enquête fait pâle figure face au réalisme tragique des personnages secondaires qui peuplent l’ouvrage. L’accent a été mis sur ces personnages qui donnent vie au récit au détriment d’une intrigue générale un brin simpliste qui traîne en longueur avant de se résoudre lors d’un final sanglant qui ne m’a convaincu qu’à moitié.

Il n’en reste pas moins que ce polar vous plongera dans une ambiance de désespoir glacé mais soutenu par une plume d’une beauté fataliste sans concessions et des fulgurances poétiques qui permettent au récit d’obtenir une réelle densité à défaut d’une intrigue réellement captivante.

”Pour vivre ici, il fallait y être né. Ou être fou”

Résumé: Norilsk est la ville de Sibérie la plus au nord et la plus polluée au monde. Dans cet univers dantesque où les aurores boréales se succèdent, les températures peuvent descendre sous les 60°C.
Au lendemain d’un ouragan arctique, le cadavre d’un éleveur de rennes émerge des décombres d’un toit d’immeuble, arraché par les éléments. Boris, flic flegmatique banni d’Irkoutsk, est chargé de l’affaire.
Dans cette prison à ciel ouvert, il découvre une jeunesse qui s’épuise à la mine, s’invente des échappatoires, s’évade et aime au mépris du danger. Parce qu’à Norilsk, où la corruption est partout, chacun se surveille.
Et la menace rôde tandis que Boris s’entête…

  • ASIN : B08NDT3LQW
  • Éditeur : Les Arènes (14 janvier 2021)
  • Langue : Français
  • Broché : 523 pages
  • ISBN-13 : 979-1037502780
  • Poids de l’article : 640 g

3 réflexions sur “Lëd de Caryl Férey, larmes de glace pour pays meurtri

  1. Oui je pense que ça pourrait te plaire. Les portraits sont saisissants et cela nous rappelle la situation sociale et humaine en Russie qui n’est guère reluisante.

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