Une vie de poupée d’Erik Axl Sund, quand le fond ne convient pas à la forme…

C’est avec une impression mitigée que je referme ce polar. Très vite je me suis fait la réflexion que la plume des deux auteurs, Erik Axl Sund n’étant qu’un pseudonyme, ne convenait pas à la forme choisie pour mettre en scène leur récit. Des chapitres courts qui rappelle les thrillers addictifs au rythme effréné  alors même que la plume est introspective, avec peu d’action au final. Cette dichotomie (oui j’utilise de grands mots) m’a empêché de m’immerger complètement dans cette histoire.

Les personnages de Nova et Mercy et leur destin tragique constituent la pièce maîtresse de l’intrigue mais autant les flashbacks sont convaincants et accordent au récit une  réelle densité autant leur pérégrination au présent m’a paru redondante et souffrante d’un surplace narratif.

L’enquête policière, de son côté, est plombée par un rythme erratique. Elle est mise de côté pendant trois ou quatre chapitres avant de connaître une progression soudaine amenée de manière un peu abrupte. Les pistes se présentent aux enquêteurs, personnages complètement transparents, de manière un peu trop aisée de mon point de vue. Sans parler des éléments de l’enquête qui disparaissent et refont leur apparition de manière incongrue.

Il faut donc savoir à quoi s’attendre en commençant cette lecture. Si vous vous attendez à une plongée dans le milieu de la pédopornographie par le biais d’une enquête glauque, passez votre chemin. Par contre si vous voulez lire le portrait assez fin de deux adolescentes martyres qui ont vu le pire de ce que l’humanité a à offrir alors ce livre est fait pour vous.

Résumé: Nova et Mercy ont à peine seize ans, mais cela fait déjà bien longtemps qu’elles ont perdu leur innocence. Sous le couvert de la nuit, elles s’enfuient à bord d’une voiture volée, laissant derrière elles le foyer pour jeunes filles où une autre adolescente vient de disparaître. Que fuient-elles ? Et pourquoi ?
Tara est retrouvée sans vie en bas d’un immeuble. Selon sa famille, il s’agit d’un suicide. Mais quelque chose ne colle pas dans le récit de ses parents. Et qui peut bien être la personne qui lui avait donné rendez-vous ce soir-là ? Celui que la police ne va pas tarder à surnommer le Marionnettiste vient seulement de commencer son spectacle.

  • Éditeur ‏ : ‎ Actes Sud (6 janvier 2021)
  • Langue ‏ : ‎ Français
  • Broché ‏ : ‎ 416 pages
  • ISBN-10 ‏ : ‎ 2330143737
  • ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2330143732
  • Poids de l’article ‏ : ‎ 539 g
  • Dimensions ‏ : ‎ 14.5 x 3.1 x 24 cm

Population: 48 d’Adam Sternbergh, un château de cartes perfectible

Brouillon et perfectible…

Le pitch avait pourtant su aiguise ma curiosité. Imaginez que vous soyez un témoin dont la vie est menacé ou bien un criminel repenti dont la tête est mise à prix. Votre vie ne vaut plus rien pour ceux qui ont décidé d’en finir avec vous alors autant l’oublier. C’est ce que propose un programme secret du gouvernement supervisé par un laboratoire privé. Votre mémoire, et donc vos crimes, sont effacés, en échange vous vous engagez à passer le reste de votre vie à Caesura, alias Blind Town, une ville coupée du monde où le téléphone et internet n’existent pas. Aucun contact avec l’extérieur n’est autorisé et les armes à feu sont bien entendu proscrite. Pourtant dans ce petit monde clôt un homme parvient à mettre fin à ses jours par arme à feu et, peu de temps après, un meurtre par balles est commis. Le fragile équilibre de la ville de la petite communauté va alors voler en éclat.

Un résumé alléchant. Malheureusement les premières incohérences pointent rapidement le bout de leurs nez. Elles sont beaucoup trop longues pour être toutes citées mais notons le prisonnier célèbre dans le monde entier alors que le programme est censé être secret. Le shérif qui se demande qui lui envoie des fax alors que peu de gens connaissent le numéro, sérieusement mec . On peut ajouter aussi les amnésies élastiques qui s’éclipsent en un éclair ou encore les règles très flexibles du laboratoire qui finissent d’enterrer la crédibilité du récit.

Je reproche aussi à l’auteur une narration paresseuse qui le pousse à révéler des éléments primordiaux de l’intrigue par le biais de chapitres introspectifs qui gâche tout le suspens et font des personnages de simples spectateurs d’un drame sans tension ni suspens. Il n’y a donc pas vraiment d’enquêtes, ni de véritables révélations car malheureusement les éléments de l’intrigue se devine très vite. À tel point que l’on a envie d’interpeller les personnages pour les secouer et qu’ils ouvrent enfin les yeux.

Un château de cartes qui s’écroule très vite.

Résumé: Caesura Texas – une minuscule bourgade clôturée, au fin fond du désert. Population ? 48 habitants. Des criminels, a priori. Ou des témoins. Comment savoir ? Tous ces gens ont changé d’identité, et leur mémoire a été effacée. Pour leur bien. Dans l’optique d’un nouveau départ.
En échange de l’amnistie, les résidents doivent accepter trois règles simples : aucun contact avec l’extérieur, aucun visiteur, et aucun retour possible en cas de départ. Une expérience unique, menée par un mystérieux institut. Pendant huit ans, tout ce petit monde est resté à peu près en place. Jusqu’à aujourd’hui. Errol Colfax, en effet, s’est suicidé… avec une arme qu’il n’aurait jamais dû posséder. Puis Hubert Humphrey Gable est assassiné. Calvin Cooper, le shérif local, est contraint de mener l’enquête. Ce faisant, il risque de déterrer des secrets que l’essentiel des habitants – y compris lui-même – auraient préféré voir rester enfouis. Trop tard pour faire marche arrière. Bientôt, un irrépressible déferlement de violence va s’abattre sur les rues poussiéreuses de Caesura…

  • Éditeur ‏ : ‎ Super 8 éditions (11 octobre 2018)
  • Langue ‏ : ‎ Français
  • Broché ‏ : ‎ 432 pages
  • ISBN-10 ‏ : ‎ 2370561114
  • ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2370561114
  • Poids de l’article ‏ : ‎ 400 g
  • Dimensions ‏ : ‎ 14 x 2.7 x 20 cm

Janvier noir d’Alan Parks, prêt à bouffer du bitume ?

Janvier noir et le premier tome d’une saga policière qui se veut noire, urbaine et dotée d’une atmosphère glauque et désespéré sans concession.

Le personnage principal, l’inspecteur McCoy, est l’atout principal de ce polar urbain. Un personnage nuancé par une teinte de gris tirant fortement vers le noir qui le rendent attachant. Une enfance traumatisante dans un orphelinat, une tendance à s’emporter, une passion préjudiciable pour des substances illicites et une accointance avec les milieux mafieux constituent un personnage de flic original et borderline. Un personnage qui avance constamment sur le fil du rasoir et regarde le gouffre qu’il traverse en rigolant à gorge déployée.

La ville de Glasgow finit de planter le décor de l’ouvrage. Les peintures utilisées par l’auteur pour dépeindre la ville renforcent l’atmosphère lourde et lugubre. Le noir de la fumée industrielle, le gris des trottoirs qui crachent leur misère et le rouge des victimes, beaucoup de rouge. Une palette de couleurs pas super diversifiée mais évocatrice. Le tableau final forme une toile qui sent le whisky et la fumée de cigarette.

Le seul bémol que je pourrais apporter à ma lecture concerne l’intrigue en elle-même, qui après une amorce originale retombe très vite vers le classique avec une fin convenue et grand public. Le noir tableau d’Alan Parks mérite sans doute une intrigue moins ambitieuse mais plus original, plus surprenante dans son dénouement. Mais cela n’enlève rien aux qualités de ce polar urbain qui frappe fort avec ce premier volume.

Résumé: Premier opus d’une série mettant en scène l’inspecteur McCoy et son adjoint Wattie dans le Glasgow des années 1970, sur fond de musique, drogues et gangs, dans la lignée de William McIlvanney. Quand une jeune femme est abattue par un garçon de 18 ans en pleine rue à Glasgow non loin de la gare routière, l’inspecteur Harry McCoy y voit autre chose qu’un acte de violence isolé. Son enquête le met sur la piste d’un réseau de drogue et surtout l’amène à croiser la route de Teddy Dunlop, fils dégénéré d’une riche famille de Glasgow, qui fait la pluie et le beau temps dans la ville. 

  • Éditeur ‏ : ‎ EDITIONS PAYOT & RIVAGES (7 mars 2018)
  • Langue ‏ : ‎ Français
  • Broché ‏ : ‎ 365 pages
  • ISBN-10 ‏ : ‎ 2743643056
  • ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2743643058
  • Poids de l’article ‏ : ‎ 400 g
  • Dimensions ‏ : ‎ 15.9 x 2.6 x 22.7 cm

Dans la vallée décharnée de Tom Bouman, un hymne rural et mélancolique

Ce premier tome d’une nouvelle saga policière nous introduit dans une campagne américaine pleine de charme et de ténèbres, ainsi qu’un héros au passé trouble, vétéran de guerre et veuf.

L’atmosphère est très réussie on sent l’amour de la nature, les grands espaces, les forêts et les montagnes. Le personnage d’Henry Farrell que l’on va suivre tout au long du récit est très bien construit. Son regard blasé de vétéran veuf permet d’appréhender les enjeux qui secouent la petite ville de Wild Thyme.

On découvre cette région préservée mais également source de profit en même temps que l’on en apprend en peu plus sur le passé difficile de ce flic de canton qui n’a qu’une marge de manœuvre réduite. Son dénuement matériel résonne avec notre propre impuissance à changer le cours des choses.

Le rythme est nonchalant et nous invite à profiter des descriptions de paysages. L’ambiance rurale est très bien retranscrite avec ces mentalités et ses débordements. Une atmosphère mélancolique qui prend le pas sur l’intrigue en elle-même sans que cela n’entache la qualité du récit.

Le dénouement est convenu et sans réel surprise mais oriente l’intrigue vers un sujet encore tabou dans les territoires ruraux. Un premier tome honnête pour une saga qui possède un fort potentiel.

Résumé: Henry Farrell est le seul flic de Wild Thyme, une petite ville perdue dans le nord de la Pennsylvanie. Le genre de coin où il ne se passe pas grand-chose, mais vous savez ce qu’on dit de l’eau qui dort. Au début, Henry se voyait partager son temps entre parties de chasse et soirées à la coule, mais les compagnies pétrolières se sont mises à chercher du pétrole dans le coin, elles ont fait des chèques, et l’ambiance entre voisins s’en est ressentie. Sans compter la drogue, bricolée dans des labos de fortune cachés dans les bois. Henry connaît bien les mecs, il est allé à l’école avec eux. Alors quand on retrouve un cadavre sur les terres d’un vieux reclus, Henry comprend qu’il peut s’asseoir une bonne fois pour toutes sur ses rêves de tranquillité.

  • Éditeur ‏ : ‎ Actes Sud (7 février 2018)
  • Langue ‏ : ‎ Français
  • Broché ‏ : ‎ 352 pages
  • ISBN-10 ‏ : ‎ 2330081863
  • ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2330081867
  • Poids de l’article ‏ : ‎ 400 g
  • Dimensions ‏ : ‎ 13.6 x 2.6 x 21.5 cm

Le manteau de neige de Nicolas Leclerc, il manque une épaisseur à ce manteau…

Il manque une couche d’épaisseur à ce manteau…

Il m’a manqué quelque chose pour être complètement emporter par ma lecture. Le style de l’auteur m’a paru convenu et pataud. Les dialogues sont poussifs et mécaniques. Les personnages m’ont irrité au début du récit. Katia et sa mère souffraient de stéréotypes m’empêchant de ressentir de l’empathie pour leur drame familial.

Heureusement cela s’arrange lorsqu’elle commence à se prendre en main et à affronter les ténèbres qui cherchent à s’emparer d’elles. Les personnages prennent enfin un peu d’épaisseur.

L’intrigue est plaisante mais sans réelle surprise. Une fois l’élément fantastique établi elle suit son cours de manière somme toute classique à ce genre de thriller fantastique. Cependant, malgré quelques scènes où l’atmosphère se fait pesante, le récit ne se pare jamais de se voile lyrique qui distingue les scénario de téléfilms des véritables récits littéraires.

Je reconnais à l’auteur un certain don pour instaurer une ambiance glauque, notamment à la fin de l’ouvrage mais cela ne suffit pas pour faire de son manteau de neige une couverture suffisante pour réchauffer mon corps de lecteur.

Résumé: Katia est haptophobe : elle ne peut supporter aucun contact physique. Ses parents ont tout tenté depuis son enfance, médecins, psys, guérisseurs, rien n’y fait. Mais le malaise de Katia prend une ampleur plus inquiétante lorsque son grand-père est sauvagement assassiné par sa femme. Un détail cloche cependant : cette dernière était dans un état végétatif depuis 30 ans…

  • Éditeur ‏ : ‎ Le Seuil (6 février 2020)
  • Langue ‏ : ‎ Français
  • Broché ‏ : ‎ 352 pages
  • ISBN-10 ‏ : ‎ 2021426904
  • ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2021426908
  • Poids de l’article ‏ : ‎ 380 g
  • Dimensions ‏ : ‎ 14.1 x 2.6 x 22.5 cm

Seules les bêtes de Colin Niel, une randonné intimiste

Venez découvrir la plume intime, élégante et raffiné de Colin Niel.

Ce roman noir est le récit de destins entremêlés qui vont se croiser, se heurter, s’entrechoquer. À travers le destin de ces âmes esseulée l’auteur tisse une toile mortelle où l’intime se mêle à l’évocation de ces grands paysages de montagnes.

En un seul paragraphe les personnages prennent vie. Ils sont là, avec nous lecteurs, avec leurs peines, leurs solitudes, leurs états d’âme. Rare sont les auteurs à pouvoir conféré autant de densité à leurs personnages. Lorsque le récit bascule dans un  tout autre univers, l’auteur réussit le tour de force de nous dépaysés sans pour autant nous sortir de notre lecture. Il s’emparé d’un langage argotique, d’un autre style de vie, d’une autre mentalité avec une aisance désarmante.

L’intrigue peut paraître simple et sans grande ambition mais c’est parce que l’auteur a tenu avant tout à mettre en scène le fameux effet papillon et comment des actions entreprises à des milliers de kilomètres ont des conséquences désastreuses ailleurs. Si je devais chipoter il n’y a que le fait que Maribé ressemble opportunément à une actrice porno qui m’a fait tiquer. Une facilité scénaristique qui s’oublie vite.

Ce récit me paraît idéal si vous voulez découvrir la plume de Colin Niel, on y retrouve la gestation de son roman suivant Entres fauves que j’ai également adoré. Beaucoup des thématiques esquissé dans Seules les bêtes se retrouvent dans celui-ci. Un auteur qui, de par son style, vous entraîne dans un tunnel glaçant à la découverte des travers de l’âme humaine.

Résumé : Une femme a disparu. Sa voiture est retrouvée au départ d’un sentier de randonnée qui fait l’ascension vers le plateau où survivent quelques fermes habitées par des hommes seuls. Alors que les gendarmes n’ont aucune piste et que l’hiver impose sa loi, plusieurs personnes se savent pourtant liées à cette disparition. Tour à tour, elles prennent la parole et chacune a son secret, presque aussi précieux que sa propre vie. Et si le chemin qui mène à la vérité manque autant d’oxygène que les hauteurs du ciel qui ici écrase les vivants, c’est que cette histoire a commencé loin, bien loin de cette montagne sauvage où l’on est séparé de tout, sur un autre continent où les désirs d’ici battent la chamade.
Avec ce roman choral, Colin Niel orchestre un récit saisissant dans une campagne où le monde n’arrive que par rêves interposés. Sur le causse, cette immense île plate où tiennent quelques naufragés, il y a bien des endroits où dissimuler une femme, vivante ou morte, et plus d’une misère dans le cœur des hommes.

  • Éditeur : Editions du Rouergue (4 janvier 2017)
  • Langue : Français
  • Broché : 211 pages
  • ISBN-10 : 2812612029
  • ISBN-13 : 978-2812612022
  • Poids de l’article : 283 g
  • Dimensions : 14 x 1.9 x 20.5 cm

Minuit à Atlanta de Thomas Mullen,

Les enjeux pour les droits civiques prennent de l’ampleur

Aussitôt la lecture de Temps noirs achevé je me suis précipité sur l’opus suivant de cette saga passionnante qui raconte la vie des premiers officiers de police noirs de la ville d’Atlanta dans les années 50. Au travers de leurs quotidiens précaires, de leurs rapports tendus avec le reste des forces de police et de leurs combats contre les préjugés Thomas Mullen nous raconte la longue lutte de la population noire américaine pour la reconnaissance de leurs droits civiques.

L’action de ce troisième volume de la saga se situe en 1956 six ans après le second volume. Tommy Smith, l’ancien coéquipier de Boogs, est devenu journaliste à l’Atlanta daily news, un quotidien réputé auprès de la population afro américaine. Son patron, le très respecté Arthur Bishop, est assassiné une nuit dans les locaux du journal alors qu’il travaillait tard. Smith ne le sait pas encore mais une sombre machination s’est mise en place et il risque bien d’être la prochaine victime.

Vous l’aurez constaté à la lecture de ce résumé on quitte le domaine de la fresque sociale pour se recentrer sur une véritable intrigue policière. La lutte pour l’égalité des droits civiques et l’abolition de la ségrégation sont ded sujets si vastes, cela englobe tellement de sujets de société, tellement d’enjeux financiers, politiques et même mondiaux que l’on ne peut reprocher à l’auteur d’avoir choisi un autre d’attaque pour en parler. Ainsi Minuit à Atlanta est sans doute le volet le plus politisé de la saga. Un thriller politique qui brasse peut-être trop de sujets pour son propre bien.

Il faut dire qu’il y a de quoi faire dans cette intrigue. Entre les opérations du FBI, les malversations d’un groupe de détectives privés, les différentes associations, telles que la NAACP, qui poursuivent un objectif commun mais avec des méthodes différentes le tout sur fond de guerre froide et de protestations contre la ségrégation dans les transports en commun. Sans oublier l’acharnement sur la famille de Martin Luther King et le procès d’un jeune noir accusé de viol sur une jeune fille blanche on peut dire que l’auteur a travaillé dur pour témoigner de cette époque trouble de la manière la plus complète possible. Le résultat est là on baigne dans une atmosphère de révolte larvée, de tensions raciales constantes et de suspicion face à la menace communiste.

Aussi passionnant soit cette projection de cette période il faut reconnaître que l’intrigue en elle-même pâtit quelque peu de cette surabondance de thèmes. Le milieu de l’ouvrage souffre d’un léger piétinement au niveau de l’enquête. Rien de bien grave mais étant donné que ma lecture des deux volumes est consécutive je ne peux m’empêcher de les comparer. Là où, dans Temps noirs, la densité de personnages et l’aspect social de l’intrigue maintenaient une tension constante, dans ce tome les différents aspects politiques de la lutte des droits civiques ont tendance à se superposer sans qu’il y en ait un qui se détache réellement des autres. Certains manquent également de pertinence.

À titre personnel certains personnages m’ont beaucoup manqué dans ce troisième récit. Lorsque j’ai compris que Boogs n’aurait qu’un rôle secondaire et que l’officier Rake serait complètement écarté du récit j’avoue avoir fait une petite moue de mécontentement. C’est dommage de voir ses personnages, que l’on a appris à apprécier aux cours des volumes précédents être plus au moins effacés. Cependant on peut espérer les revoir dans un éventuel quatrième volume.

Cette petite déception passée il faut reconnaître que le récit met en scène d’autres personnages de la saga que nous l’on connaît et apprécie déjà. L’ancien agent Smith se dévoile un peu plus. Lui qui avait tendance à être un peu en retrait dans les deux volumes précédents, dans l’ombre du charismatique Lucius Boogs, peut enfin laisser parler sa personnalité. Son changement de carrière est une bonne idée, la carte de presse lui va mieux que la matraque, on sent que ce personnage bouillonnant et rebelle a enfin trouvé sa place. Son ancien chef Joe McInnis occupe le second rôle principal, l’occasion de voir le portrait de ce flic intègre s’affiner et se développer. On savait déjà qu’il était attaché à son poste et aux agents de couleurs qu’il a sous ses ordres, on le découvre père de famille, ostracisé par ses pairs, qui doit se débattre face à la pression sociale. L’auteur lui offre un beau dialogue à cœur ouvert entre un père et son fils.

En trois ouvrages Thomas Mullen sera parvenue à plonger les lecteurs dans une époque trouble tout en exposant les enjeux de la lutte des droits civiques avec une maîtrise idéale. Ces portraits de personnages sont d’une grande finesse psychologique et rendent bien compte des affres que génèrent les troubles d’une société en pleine mutation. La capacité de l’auteur a décrire des personnages teintés de gris est l’une de ses plus grandes réussites

Temps noirs de Thomas Mullen, noirs de peaux et gris de cœur.

Entre ombre et lumière

Les éditions rivages m’ont fait le plaisir immense de m’envoyer les deux volumes suivants de la saga policière de Thomas Mullen entamée avec Darktown. Le premier volume était une excellente découverte, une plongée sidérante dans une époque douloureuse dont les stigmates se font encore sentir aujourd’hui.

Le premier volume avait posé les personnages et l’atmosphère tout en tension de cette ville d’Atlanta, qui au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, doit gérer l’afflux massif de nouveaux habitants noirs. Ceux-ci se retrouvent entassés dans des quartiers insalubres alors même que les premiers officiers noirs ont été engagés depuis deux ans. On retrouve donc le tandem Boogs et Smith, en 1950, toujours aussi différents dans leur mentalité mais obligés de se serrer les coudes face aux multiples obstacles qui se dressent face à eux, leur chef, McInnis, tente toujours de les soutenir face à l’hostilité des autres policiers et enfin l’officier Rake tente de faire la part des choses dans une ville chauffée à blanc par les tensions raciales.

Préparez-vous car ce second volume est particulièrement ambitieux. L’auteur ouvre une lucarne sur une époque complexe sur une ville et en pays en pleine mutation. Si vous vous attendez à suivre une enquête classique vous risquez d’être surpris. L’auteur signe une fresque dense qui aborde de manière frontale la question du melting-pot américain, mais aussi de l’ascension sociale, le fameux rêve américain. La question du racisme et de la ségrégation est centrale. L’auteur parvient à rendre compte d’un sujet complexe sans manichéisme, chacun des nombreux personnages a ses raisons d’agir comme il le fait, motivé par des émotions aussi puissantes que la colère, la peur, la haine ou la rancœur.

Plusieurs intrigues s’entremêlent sans que jamais l’on se sente perdu. Entre le trafic d’alcool qui fait rage, la guerre de territoire entre gangs, la corruption de la police, les machinations des organisations racistes et même le parcours tragique de ce pauvre Jeremiah, il y a largement de quoi faire durant la lecture. Difficile de considérer un personnage comme étant principal. À moins de considérer l’année choisie par l’auteur comme étant un personnage à part entière. Pourtant malgré le nombre conséquent d’acteurs de cette époque, chaque personnages possède sa personnalité avec ses qualités, ses défauts, sa part d’ombre et de lumière. Chacun d’entre eux devra faire des choix cornéliens qu’il pourrait être amené à regretter, teintant ainsi de gris un récit bien sombre au départ.

Le style journalistique de l’auteur pourra en rebuter certains. Il est vrai que l’on ne retrouve aucune trace de lyrisme ni aucune touche de poésie noire qu’affectionnent certains lecteurs de polar. Pourtant le style posé et précis de Mullen était exactement ce qui convenait pour narrer cette fresque dense et terriblement réaliste. Un style plus recherché aurait risqué de perdre le lecteur dans les méandres de Darktown.

Avec une grande maîtrise narrative l’auteur dresse le portrait d’une époque trouble et nous offre la possibilité d’être témoin d’une page importante de l’histoire des U.S.A. une page souillé par la haine, la peur mais aussi parcouru d’une colère digne et d’une fierté qui ne dit pas encore son nom. Et le tout sans manichéisme, en exposant toute la complexité de l’époque et le tourbillon d’émotions radicales que cela déclenche. Du beau travail.

Résumé: L’officier Denny Rakestraw et les « officiers nègres » Lucius Boggs et Tommy Smith ont du pain sur la planche dans un Atlanta surpeuplé et en pleine mutation. Nous sommes en 1950 et les tensions raciales sont légion alors que des familles noires, y compris la sœur de Smith, commencent à s’installer dans des quartiers autrefois entièrement blancs. Lorsque le beau-frère de Rake lance un projet visant à rallier le Ku Klux Klan à la « sauvegarde » de son quartier, les conséquences deviennent incontrôlables, forçant Rake à choisir entre la loyauté envers sa famille et la loi. Parallèlement, Boggs et Smith tentent d’arrêter l’approvisionnement en drogues sur leur territoire, se retrouvant face à des ennemis plus puissants que prévu : flics et ex-détenus corrompus, chemises noires nazies et voyou

  • Éditeur : EDITIONS PAYOT & RIVAGES (5 mai 2021)
  • Langue : Français
  • Poche : 528 pages
  • ISBN-10 : 274365323X
  • ISBN-13 : 978-2743653231
  • Poids de l’article : 410 g
  • Dimensions : 11 x 2.4 x 16.9 cm

Tuer le fils de Benoît Severac, qu’est-ce que l’on ne ferait pas pour être aimé

Ce roman noir fut une excellente lecture même si l’auteur a pris une direction plus convenue dans la seconde partie.

Toute la partie centrée sur Matthieu, sa relation désastreuse avec son père, sa détresse émotionnelle est un drame intime d’une rare puissance évocatrice. Ce cri du cœur d’un homme écrasé par l’image du père et l’absence d’amour est une complainte déchirante. Toute cette partie du récit est magistrale.

La seconde partie m’a plu également mais le fait est que Matthieu, le personnage le plus complexe et donc le plus intéressant, est mis de côté et j’ai trouvé cela dommage. J’aurais voulu en savoir plus sur son parcours, sa résilience par rapport à la relation avec son père, la manière dont il a géré son deuil. Mais l’auteur a préféré s’attacher à l’équipe d’enquêteurs. Non pas que ces personnages soient inintéressants, bien au contraire, la plume de Séverin colle au plus près de ces personnages pour livrer des portraits saisissants de réalisme et psychologiquement très fin. Ainsi ce pauvre Nicodemo frise le burn-out tandis que Cérisol tate un peu trop de la bouteille même si ce n’est pas ce cela qui finira par lui causer des soucis. Enfin Grospierre, la nouvelle recrue, le jeune padawan surdiplômé qui sera le seul ayant encore le courage pour écouter son instinct. Ces portraits de flics humains et plus positifs que ceux que j’ai l’habitude de lire dans mes lectures m’ont énormément plu, ça s’engueule, ça se pardonne, ça se confie sur les petits problèmes et sur les gros aussi, mais il n’empêche que j’aurais tellement voulu que l’histoire de Matthieu soit approfondie.

Si vous voulez découvrir une plume à fleur de peau qui dissèque les émotions humaines avec grande finesse alors plongez-vous dans ce roman de Benoît Séverac qui, de plus, est récemment sorti en poche.

Résumé: Matthieu Fabas a tué parce qu’il voulait prouver qu’il était un homme. Un meurtre inutile, juste pour que son père arrête de le traiter comme un moins que rien. Verdict, quinze ans de prison. Le lendemain de sa libération, c’est le père de Matthieu qui est assassiné et le coupable semble tout désigné. Mais pourquoi Matthieu sacrifierait-il une nouvelle fois sa vie ? Pour l’inspecteur Cérisol chargé de l’enquête et pour ses hommes, cela ne colle pas. Reste à plonger dans l’histoire de ces deux hommes, père et fils, pour comprendre leur terrible relation. Derrière cette intrigue policière qu’on ne lâche pas, ce nouveau roman de Benoît Séverac nous parle des sommes de courage et de défis, de renoncements et de non-dits qui unissent un père et un fils cherchant tous deux à savoir ce que c’est qu’être un homme.

  • Éditeur : MANUFACTURE de LIVRES(6 février 2020)
  • Langue : Français
  • Broché : 288 pages
  • ISBN-10 : 2358876070
  • ISBN-13 : 978-2358876070
  • Poids de l’article : 320 g
  • Dimensions : 14 x 2.2 x 20 cm

Meurtres rituels à Imbaba de Parker Bilal, étoiles trompeuses

Le Caire, version noire

Ce polar de l’écrivain Jamal Mahjoub, qui s’est créé un pseudonyme pour l’occasion, est la preuve qu’il ne faut pas juger un titre à son titre. L’éditeur français a en effet choisi un titre racoleur, ancré géographiquement et générique. Le titre original, Dogstar rising, pourrait se traduire par le réveil du Sirius. Un titre évocateur qui promet une intrigue pleine de fougue et de poésie.

Le rapport aux constellations et au ciel inaccessible sera la métaphore que l’auteur a choisie de filé tout au long du récit. Pas toujours de manière très subtile mais reconnaissons que, pour le personnage de Makana, ce rapport aux autres stellaires qui ne cessent d’inspirer les hommes fonctionne plutôt bien. Ce personnage d’ancien policier soudanais est extrêmement attachant, désabusé mais empreint dun idéal de justice inébranlable, solitaire mais qui sait s’entourer d’alliés fiables. Un parfait héritier des détectives dur à cuire.

On retrouve donc le détective Makana dans sa seconde enquête, après les écailles d’or. Une ambiance de roman noir poisseuse semble suinter des pages du roman dès les premiers chapitres. L’ambiance est lourde, étouffante, embrumé par la fumée de cigarette. Pas d’image de carte postale pour ma ville du Caire. Celle-ci est décrite comme un dépotoir à ciel ouvert, irrespirable et rongé par la vermine. Un coupe-gorge où la vie humaine n’a de valeur qu’au regard du poids du portefeuille. Le portrait n’est guère flatteur mais l’hommage rendu au roman noir de Raymond Chandler ou Dashiell Hammet est fantastique. Un hommage d’autant plus réussi grâce à son personnage. Ce brave Makana.

La figure du détective dur à cuire, ou hard-boiled pour les anglophones, se doit d’être un solitaire prêt à déchaîner les foudres du ciel pour résoudre son enquête. Solitaire, Makana l’est assurément, son cœur est lourd du souvenir d’êtres chers qui ont disparu et lorsque ses yeux se lèvent au ciel ce n’est pas pour trouver l’inspiration dans l’amas stellaire mais pour mieux se rappeler ce qu’il a perdu. Pour autant nombreux sont les compagnons qui vont l’épauler dans sa quête désespérée, de Sami, le journaliste martyr, jusqu’à l’intrépide Aziza tous forme une bande hétéroclite mais attachante. Et vu le nid de serpents auquel ils doivent faire face il vaut mieux pour eux qu’ils soient soudés.

Car l’auteur n’a pas choisi de situer l’action en Égypte par hasard. On y évoque pêle-mêle les tensions religieuses entre musulman et copte, la corruption qui gangrène toutes les strates de l’infrastructure gouvernementale ainsi que les petites bandes mafieuses qui font régner la terreur dans mes quartiers de la ville. L’auteur parvient à conserver une cohésion dans son récit malgré les multiples sous intrigues qu’il développe. Il fait le choix de taire les conclusions de son héros jusqu’à la confrontation avec les antagonistes qui le menacent, un parti pris qui oblige le lecteur à échafauder ses propres hypothèses, on est loin du polar prémâché et prédigéré que l’on voit partout. La conclusion de toutes ses intrigues est satisfaisante même si, encore une fois, le titre français peut amener une certaine confusion, car les meurtres évoqués dans le titre sont au final assez secondaire dans l’intrigue générale.

Deux volumes des enquêtes de Makana ont suffi pour que je tombe amoureux de ce personnage meurtri, de l’ambiance sombre qui s’échappe des récits qui le mettent en scène. L’absence de nouvelles technologies est un plus non négligeable et qui accentue cette ambiance roman noir qui devrait régaler tous les amateurs de ce genre d’histoire. La fin de ce tome laisse présager une suite encore plus marquée par la géopolitique.

Résumé: 2001. Les foules d’Imbaba sont en émoi : des adolescents de ce quartier populaire du Caire ont été tués dans des circonstances troublantes. Le pouvoir tente de faire accuser les coptes. Meera, employée copte d’une agence de voyages, est assassinée en pleine rue. Makana, ex-policier soudanais reconverti en détective privé, découvre en enquêtant une nouvelle facette de la corruption en Égypte.

  • Éditeur : Le Seuil (18 février 2016)
  • Langue : Français
  • Broché : 416 pages
  • ISBN-10 : 2021141942
  • ISBN-13 : 978-2021141948
  • Poids de l’article : 440 g
  • Dimensions : 14.2 x 2.8 x 22.6 cm