Maison des rumeurs (3 janvier 2019) de Colm TÓIBÍN

Après le sacrifice de sa fille, une mère fomente la mise à mort de l’assassin. Enragée, elle crie sa joie de venger son enfant. Puis son fils est enlevé et passe des années en exil où, dans un douloureux monologue intérieur, il revit le meurtre de sa soeur. Au foyer, il ne reste qu’une fille, obsédée jusqu’à la folie par la place démesurée qu’occupent les disparus dans le coeur de leur mère.

Chronique : La mort est toujours le personnage principal de la saga des Atréides. Agamemnon prit le trône de Mycènes par la mort, il s’embarqua pour Troie après avoir sacrifié Iphigénie et fut tué par Clytemnestre à son retour au pays. Orestes et Electra ont tué leur mère pour venger leur père. C’est une famille mythique où le sang et la mort règnent. Sang, mort et meurtre……. Colm Toibin fait un excellent usage des tragédies et comble l’écart entre la mort d’Iphigénie et le retour d’Agamemnon, ainsi que le temps entre le meurtre du roi et le matricide d’Orestes, d’une manière superbement travaillée. Il traite les personnages et le matériel source avec le plus grand respect  et insuffle une nouvelle vie dans cette histoire intemporelle d’une famille maudite. La manière dont il présente les personnages et met en lumière les motifs de leurs actions est exquise. Toibin raconte l’histoire d’une manière littéraire détachée, comme il convient à la matière. Ce sont des mythes connus de tous, immortels, inaltérables, inchangés. Il n’y a pas besoin de la « voix personnelle » de l’auteur, pas besoin de mélodrame. Nous ne pouvons pas voir un roman basé sur ces personnages sous la même lumière que n’importe quel autre livre commun. Les écrivains doués savent comment faire une histoire bien connue sans projeter leur voix haut et fort. Il est très intéressant de noter que si les chapitres de Clytemnestre et d’Electre sont racontés à la première personne, ceux d’Orestes sont écrits à la troisième personne. Peut-être pour l’isoler davantage de toute la connivence de sa mère et de sa sœur. L’interprétation d’Oreste du sacrifice d’Iphigénie est émouvante et l’une des pièces écrites les plus puissantes que j’aie lues. Il y a aussi une belle référence au mythe de la naissance d’Hélène et de la mort de ses frères, Kastor et Polydeuces, les Dioskouroi comme on les appelle à jamais. Il n’y a pas de dieux qui gouvernent le sort de nos Atréides maintenant. Il n’y a que des oracles et des prophéties insuffisants, des anciens qui sont incapables de faire un dessèchement. Chaque personnage obéit à ses propres principes personnels, à sa propre notion de justice et de vengeance. Qu’est-ce qui est vivant, alors ? Les âmes des morts qui s’attardent dans les couloirs sombres et les jardins ombragés à la recherche de leur chemin vers le monde des hommes. Donc ici, il n’y a aucune excuse que les dieux les aient dictés. Chacun est responsable de ses actes. Et les conséquences…… Le plus grand succès de ce roman est qu’il préserve l’esprit du mythe. La beauté des personnages de la tragédie grecque antique est qu’il n’y a pas de noir et blanc. Même ceux qui sont considérés comme des « méchants » ont leurs propres alibis pour justifier leurs actes. Les anciens dramaturges regardaient vers l’avenir… Quels chefs-d’œuvre ils ont créés et transmis aux générations jusqu’à la fin des temps…. Et Toibin respecte et écoute nos héros et héroïnes… Clytemnestra croit qu’elle se venge de l’inimaginable terreur de perdre un de ses enfants. J’avoue que j’ai toujours hésité à lui en vouloir, mais elle est victime de sa rage et de la cruauté et de l’ambition d’Égisthus qui trouve l’occasion de venger les crimes d’Agamemnon envers sa famille. Electra et Orestes en sont les victimes, avec Iphigénie, tandis qu’Electra a une image idéalisée d’un père qui a été un monstre de cupidité et d’ambition. Et elle ressemble plus à sa mère qu’elle ne serait prête à l’admettre. …Orestes lutte pour trouver son chemin vers un monde qui lui a été enlevé et il devient un meurtrier dans le processus. Des personnages comme Clytemnestre, Electra, Agamemnon et Orestes ne peuvent pas être « passés en revue ». C’est presque un blasphème. Ils sont plus grands que la vie. Il est plus que possible qu’ils n’aient jamais existé et pourtant, ils sont immortels, éternels. Dire que Clytemnestra « est mauvais », Electra « est folle », Orestes « est ennuyeux » est – à mon avis – stupide et immature. Et sans intérêt. Colm Toibin les écrit comme des personnages tridimensionnels, parfois puissants, parfois pleins de doutes, pleins d’amour, de malice et d’ambition. Mais ce sont avant tout des êtres humains, complexes et fascinants. L’auteur a choisi un sujet difficile qui peut brûler n’importe quel auteur moins habile voué à l’échec dans la tentative. Il a créé un roman d’une beauté exquise. Pas ennuyeux ou froid ou traînant, mais respectueux, vif, poétique, brut et sombre.

Note : 9,5/10

 

  • Broché: 288 pages
  • Editeur : Robert Laffont (3 janvier 2019)
  • Collection : Pavillons
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2221203615

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